Il est neuf heures. La maison a encore l’odeur de café et de tartines grillées. Et de l’eau de Cologne aussi. Celle que j’aime tant sentir lorsque au saut du lit, j’embrasse mon grand-père rasé de près, endimanché quel que soit le jour de la semaine. Elle, est assise au bout de la table à manger. Toujours à la même place. Sur la chaise la plus proche de la cuisine. Ses lunettes sur le nez, un gilet posé sur ses épaules déjà couvertes. Devant elle, sur la toile cirée, il y a une passoire et deux sacs plastiques. L’un rempli de haricots verts, l’autre de leurs petites queues. Je l’observe, aussi régulière qu’un tour de manège. Un haricot dans sa main, elle coupe une petite queue, elle le retourne, coupe l’autre petit bout (sans queue mais là est un autre sujet), met le haricot dans la passoire et ses extrémités dans le sac plastique. Ma grand-mère enlève le début et la fin des haricots verts, c’est comme ça. Pour tous les haricots du sac plastique. Pour tous les haricots de sa vie sans doute. Je m’approche à tous petits pas. Jusqu’à arriver dans son dos. Et faire « bouh ». Elle sursaute. Elle me regarde fâchée. Enfin fâchée en douceur. Elle déteste que je lui fasse peur. Et je lui fais souvent peur. Comme un jeu de chat à la souris. Le rituel se poursuit. Je l’embrasse au bout de sa joue. Tout près de l’oreille. Je reste un peu collée. Baisers escargot. J’attends ce qu’elle fait tout le temps : me dégager. Affectueusement. Ma grand-mère n’aime pas qu’on la colle. Et moi j’aime la coller. Pour provoquer sa pudeur sans doute. Et parce que je sais qu’elle va tapoter sa main toute douce contre ma joue, me demander : « tu as bien dormi ma chérie ? » et retourner à ses haricots verts. Se doute -t’elle de la fabrique à souvenirs qu’elle est en train de m’offrir ? Je regrette de ne pas lui avoir dit combien j’aimais la regarder équeuter les haricots verts. Et à peu près tout de la grand-mère qu’elle est encore pour moi.